PI-SPI contre Mobile Money en Afrique de l’Ouest : L’heure de la coévolution a sonné

L’Afrique de l’Ouest est le théâtre d’une confrontation stratégique qui définira l’avenir de son économie numérique. D’un côté, les géants du mobile money – Orange Money, Wave, MTN – ont établi leur empire sur les téléphones portables de dizaines de millions d’usagers. De l’autre, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) déploie depuis septembre 2025 son arme de régulation massive : la Plateforme d’Infrastructures de Paiements Instantanés (PI-SPI). Cette initiative ne vise pas seulement à moderniser les paiements ; elle redéfinit fondamentalement les règles du jeu financier dans l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA). La question centrale n’est pas de savoir qui l’emportera, mais comment ces deux forces apparemment concurrentes vont négocier leur coexistence forcée pour créer un écosystème inédit. Loin d’un duel à somme nulle, nous assistons à l’émergence d’une symbiose complexe où la régulation publique et l’innovation privée s’affrontent et se nourrissent simultanément

 

La fin des silos : La concurrence redéfinie par la règle

 

Pendant plus d’une décennie, le mobile money a régné en maître sur les transactions quotidiennes, prospérant sur un modèle d’écosystèmes fermés. Transférer de l’argent entre deux opérateurs différents était souvent un parcours semé d’embûches, lent et coûteux. Cette fragmentation assurait la fidélité, voire la captivité, des clients. La PI-SPI, en imposant une interopérabilité obligatoire et instantanée, brise délibérément ces silos. D’un coup de règle réglementaire, l’avantage concurrentiel historique des opérateurs – leur réseau exclusif – se transforme en une commodité accessible à tous via l’infrastructure centrale.

L’impact est un choc pour les modèles établis. La promesse de transferts entre particuliers gratuits et instantanés 24 heures sur 24 remet en cause une source majeure de revenus pour les opérateurs : les frais de transaction inter-réseaux. La relation client en est fondamentalement transformée ; la fidélité n’est plus contrainte par la technique, mais devra se gagner par la qualité de service.
En nivelant le terrain de jeu, la PI-SPI ouvre également grandes les portes aux nouveaux acteurs, comme les fintechs et les petites institutions de microfinance. Elles n’ont plus besoin d’investir des fortunes pour bâtir leur propre réseau ; il leur suffit de se connecter à la plateforme centrale pour concurrencer les géants sur leur propre terrain. Comme l’explique un analyste financier basé à Abidjan, « la bataille ne se gagne plus en possédant le réseau, mais en offrant la meilleure expérience et les services les plus innovants sur ce réseau commun ».

 

Le Mobile Money, canal indispensable de la grande ambition

 

Pourtant, envisager une guerre ouverte entre la PI-SPI et le mobile money serait méconnaître la réalité du terrain et la stratégie de la BCEAO. La force du mobile money réside dans son ancrage profond : il touche des dizaines de millions de personnes là où la bancarisation traditionnelle, souvent inférieure à 30%, échoue. La BCEAO en a pleinement conscience. Pour atteindre son objectif suprême d’inclusion financière massive, elle a absolument besoin de ce canal déjà rodé et massivement adopté.

Ainsi, loin de le remplacer, la PI-SPI s’appuie sur le mobile money comme sur un pont essentiel. Il devient l’interface grand public, le « dernier kilomètre » numérique qui permettra aux populations les plus éloignées des agences bancaires d’accéder à un système financier formel, moderne et intégré à l’échelle régionale. Cette complémentarité technique est stratégique. Elle fluidifie les paiements pour les petites entreprises et le commerce en ligne, qui peuvent désormais accepter des paiements de n’importe quel client, quel que soit son opérateur. Elle soutient des secteurs clés comme l’agriculture ou la santé en sécurisant et en accélérant les circuits de versement. Elle sert surtout le grand projet d’intégration économique ouest-africaine en facilitant les transferts transfrontaliers et les envois de fonds de la diaspora, posant ainsi des bases concrètes pour la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf).

 

L’horizon 2030 : vers un écosystème hybride et innovant

 

L’avenir ne se résume donc pas à un vainqueur unique, mais à l’émergence d’un écosystème financier hybride. La concurrence, loin d’avoir disparu, s’est déplacée et approfondie. Les opérateurs de mobile money sont désormais contraints de réinventer leur raison d’être. La bataille se jouera désormais sur la qualité de l’expérience utilisateur, la réactivité du service client, et surtout, sur la capacité à innover en proposant des services à valeur ajoutée. L’accès au micro-crédit, à l’épargne, à des produits d’assurance adaptés, ou l’intégration dans des « super-applications » combinant divers services, deviendront les nouveaux champs de bataille.

La BCEAO encourage activement cette mutation. En ouvrant un « sandbox » (bac à sable) pour développeurs, elle offre aux fintechs un terrain d’expérimentation pour créer, à partir des interfaces de la PI-SPI, la prochaine génération de services financiers. Cette vision s’inscrit dans un projet encore plus vaste : le tandem « PI-SPI / e-CFA ». Si la PI-SPI est l’autoroute numérique des paiements, l’e-CFA, la future monnaie numérique de banque centrale, en serait le véhicule de valeur garanti. Dans ce schéma, le mobile money pourrait naturellement évoluer pour devenir l’un des portefeuilles numériques privilégiés pour stocker et utiliser cette monnaie digitale souveraine.

 

Ainsi, la relation entre la PI-SPI et le mobile money en Afrique de l’Ouest est une coévolution sous contrainte réglementaire, une symbiose où chacun a besoin de l’autre pour réaliser son plein potentiel. La BCEAO reprend la main sur la gouvernance du système et fixe le cap vers la souveraineté et l’inclusion. Les acteurs du mobile money, tout en perdant une part de leur autonomie, gagnent l’accès à un marché régional unifié et à une infrastructure de pointe qui peut décupler leur rayon d’action. À l’horizon 2030, l’usager pourrait naviguer en toute fluidité entre différents outils financiers, interconnectés en temps réel, pour gérer sa vie économique. Cette métamorphose, bien plus qu’une simple évolution technologique, redéfinit les fondements mêmes de l’intégration économique et sociale de toute une région.

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